Pub pour Maputo

7 avril 2012

Vous savez que j’aime les listes et les classements. Maputo fait désormais partie de mon top 3 arbitraire des capitales africaines (dont je n’ai pas vu le tiers – que ça ne m’empêche pas d’établir un top 3 arbitraire). Il y a tout ce que j’aime : un cadre naturel paradisiaque (l’océan, les palmiers, la brise – ou pour être honnête un souffle d’air moite), une architecture variée et une vie nocturne mélangée et joyeuse. Si vos amis, à qui vous ne manquerez pas de dire à l’occasion « il paraît que Maputo c’est vachement bien », vous répondent l’air interloqué que « c’est surtout dégueulasse, oui », ils n’auront pas tort. Mais les monceaux de détritus qui pourrissent au soleil, je les aime autant que le reste.

 

L’histoire à travers les rues de Maputo.

Le Mozambique, ancienne colonie portugaise, est devenu indépendant en 1975 suite à la chute de la dictature militaire de Salazar au Portugal – comme d’ailleurs les quelques autres colonies portugaises en Afrique1, qui sont, petite révision, l’Angola, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, Sao Tome et Principe. 1975, c’est bien plus tard que les autres pays d’Afrique, et cela se voit dans les rues de la ville, qui regorgent de jolies maisons méridionales à peine patinées par le temps avec un jardinet, des balcons et des toits en tuiles rouges. C’est un régal de se balader dans les rues de la Baixa, où les trottoirs sont plantés d’acacias tous les 3 mètres. Rappelons-le, une capitale africaine qui permet l’emploi du terme « se balader » est un bijou précieux. Au détour d’une rue on tombe sur une gare typique du 19ème siècle construite par notre compatriote Gustave Eiffel, ou sur un musée qu’il est agréable et intéressant de visiter (contrairement au musée lambda africain vide et/ou étouffant et/ou fermé), exposant les œuvres à la fois novatrices et proprement mozambicaines d’artistes contemporains locaux.

 

Dans le reste de la ville, beaucoup d’immeubles construits en coopérative par des familles portugaises modestes dans les années 1960 et 1970. Un appartement avec un intérieur seventies et sa dose de formica, ça aussi c’est assez unique sur le continent. L’orientation franchement communiste de la République du Mozambique post-indépendance saute aux yeux dans les quartiers alentours, composés de larges et hauts monolithes dans le plus pur non-style soviétique, les murs blanchis par le soleil en plus. Méprisant le politiquement correct mondial, les autorités ont communistement donné aux boulevards les noms de leurs camarades préférés : l’Avenida Mao Tse-tung, parallèle à l’Avenida Ho Chi Minh, croise l’Avenida Kim Il-Sun.

La guerre civile qu’a connu le pays pendant plus de 15 ans se manifeste discrètement au détour des places, non par des ruines ou des impacts de balle, mais par la présence multiforme du héros national, Samora Machel, et de monuments commémoratifs non équivoques.

 

 

Aperçu économique à ne pas prendre pour argent comptant parce que je suis nulle en éco

Alors tout ça est bien joli (si, c’était la partie jolie, avec Kim Il-Sun), mais ce n’est pas la vraie ville. La vraie ville, là où presque tous les habitants de Maputo vivent, ce sont des bidonvilles à plusieurs kilomètres du centre par une route parcourues de minibus qui transportent les habitants vers leur emploi matin et soir. Non je ne m’y suis pas rendue, préférant user de mon temps libre pour m’empiffrer dans les pastelaria chic du centre. Mais cette séparation semble assez bien refléter les caractéristiques du « décollage » économique mozambicain. D’aucuns veulent en faire un modèle africain, qui s’effrite à vrai dire dès qu’on gratte un peu. Au niveau des chiffres, l’économie est tirée vers le haut par de grands projets d’infrastructures ou d’énergie qui fonctionnent bien, mais bénéficient peu à la population locale qui continue de ramer. Le centre ville de Maputo est chouette mais pas grand monde y habite. Des gisements de gaz faramineux ont été découverts au Nord du pays, qui continue d’être la zone la plus pauvre du pays. Vous avez compris l’idée du tableau contrasté. Mais contrasté c’est mieux que tout gris et j’ai bon espoir que le Mozambique cartonne un de ces jours.

 

Le spécial bus du jour

Je ne pouvais pas achever cet article sans clin d’œil à mon moyen de transport préféré, qui contribue de manière non négligeable à catapulter Maputo dans le top 3 arbitraire mentionné ci-dessus. Maputo a bien sûr son lot de minibus dont on se demande si la forme un peu arrondie ne vient pas du fait qu’ils ont été déformés de l’intérieur par les gens pressés contre les parois. Mais Maputo a bien mieux, une forme unique de transport en commun urbain, le pick-up. Visualisez un pick-up : une petite cabine pour le conducteur et une plateforme entourée de parois basses (la bassesse des parois a son importance, on tombe facilement à la renverse). Les passagers s’installent donc à l’arrière, cheveux au vent. Oui mais les passagers sont nombreux, debout, et où peuvent-ils se tenir ? Nulle part ! C’est là que c’est génial, seuls ceux à proximité de la cabine s’accrochent au toit et les suivants se tiennent les uns aux autres en une grosse masse rigolarde qui oscille dangereusement à chaque virage. En terme de communion avec son prochain y a pas mieux. J’ai adoré le pick-up en commun de Maputo.

 

1Le Portugal possédait également des colonies ou des comptoirs en Asie, dont le Timor oriental, Goa et quelques autres en Inde, Macao en Chine

Un peu usée mais heu-reu-se, j’ai touché au but du périple il y a quelques jours. Je n’ai pas vu les requins baleines du Mozambique (encore raté !), je n’ai pas pris le vieux train qui traverse les magnifiques parcs nationaux de la Tanzanie du Sud (suspension des trajets suite à un « incident technique »), je ne suis pas allée sur les petites îles reculées du lac Malawi (suspension des trajets pour une question de licence du ferry), bref j’ai raté à peu près tous mes objectifs de voyage. Pourtant, les gars, c’était quelque chose. Et, oui, je suis une personne différente maintenant.

Par exemple, j’ai acquis de nouvelles compétences, que malheureusement je vais avoir du mal à revendre à mes futurs employeurs :

  • Identification de la meilleure place dans un bus en fonction de : la destination, le format du bus, l’âge du bus (et la présence de rideaux, mousse sur les sièges, sièges, système d’ouverture des fenêtres fonctionnel…), l’heure de la journée, le pays, le nombre de passagers déjà présents et leur corpulence. Allez-y, envoyez-moi des cas pratiques je suis incollable. On apprend vite, à mariner dans son jus au soleil parce qu’on s’est mis du mauvais côté, ou à masser sa fesse endolorie parce qu’on s’est fait recaler sur un strapontin tordu.
  • Obtention du laisser-passer souhaité de tout représentant de la loi par diverses méthodes qui comprennent la séduction, la détresse, la bêtise, la fuite – et sans jamais graisser la patte.
  • Identification du type de voyageur au premier coup d’oeil : à problèmes, roots, pénible, riche et utile, riche et inutile, inconscient, culturally insensitive, futur pote.
  • Minimisation des risques autant financiers que physiques lors des nécessaires opérations de change aux frontières (là encore, on apprend jamais aussi bien que par une mise en situation facturée 100 dollars par le prestataire).
  • Correction, critique et mise à jour de guides de voyage.
  • D’une manière générale, très nette compétence d’appréciation de la vie

Il serait ambitieux et probablement erroné de vous annoncer un article par pays, ça ferait 6 articles (je me suis déjà acquittée de mon obligation envers l’Afrique du Sud), autant de temps qui ne sera pas consacré à mes recherches d’emploi, de plus je n’ai rien à dire sur la Zambie à part que Lusaka est moche et ennuyeuse et que le pays nous prépare un petit boom économique de sous les fagots. (Voilà donc pour la Zambie). Mais ce serait tout de même pas mal si je vous parlais de Maputo et de son architecture délicieuse, de la tragédie zimbabwéenne, de l’avenir sous haute tension du Malawi, des gens croisés en chemin et à l’occasion, de mes trajets en bus préférés parce que c’est un sujet inépuisable quoique potentiellement lassant. Je m’y attèle vite, cette petite bafouille c’était pour me remettre dans le bain.

Tout d’abord il faut savoir que les Sud-Africains aiment à énoncer des vérités universellement vérifiées (et très intéressantes) telles que « this is the biggest Scientology Church in the world ». Vraiment ? Ou « South Africa is the only country where you can actually drink and drive ». Sans doute oui. Ou encore, « we have the world’s longest cable train above 1000 meters » (bon celle là est encore moins universellement vérifiée que les autres je viens de la pondre, mais vous avez compris l’idée). Et ce n’est pas leur seul point commun avec les Ricains que de vouloir être les meilleurs, mais je vais y revenir.

Donc, rendons-leur cet hommage, leur pays pourrait fort bien passer pour le Best Country in the World. Sérieusement, il y a de quoi être conquis, ils ont tout. Ils ont tout ce que l’Europe a de bon et tout ce que l’Afrique a de bon : du fromage, des mangues et des ananas, du pinard, des fruits de mer, des fraises et des cerises, des confitures de grand-mère, du grand soleil, des plages sublimes, des vieux bâtiments, des bébés éléphants, des baleines et des pingouins, toutes les musiques, des clubs, des musées, de la nature sauvage, tout ça tout ça. Un petit paradis sur terre en somme.

S’il n’était peuplé de Sud-Africains.

Ceci vous paraît être une énorme généralité débile ? Vous avez bien raison. Ce n’est ni la plus énorme ni la plus débile entendue au cours du voyage. Abordons donc la question du racisme en Afrique du Sud. Avec cette limite que je me dois de préciser : j’ai fréquenté exclusivement des Blancs, donc c’est surtout d’eux que je vais parler. La fermières de la quarantaine ouvertement raciste et hostile, le Sud-Africain lambda semi-raciste qui se définit plutôt comme « réaliste » et les jeunes gentils ouverts qui sortent quand même des aberrations de temps en temps. Le Karoo, zone semi-désertique et limitrophement viticole, semble être un bastion de la première catégorie ; à Johannesburg la cosmopolite on flotte dans une indifférence cordiale et un peu effarée ; au Cap la cohabitation amicale semble bien partie. Je ne sais pas ce que ça donne pour les Noirs et les Asiatiques et les divers groupes ethniques mais dans l’ensemble ça fleure pas trop la fraternité universelle. (Au demeurant personne n’aime les Asiatiques et ils n’aiment personne.) Autre point commun avec les Etats-Unis donc : le côté ultra-communautaire dans un pays qui a accueilli des vagues et des vagues d’immigrants de tous horizons. Les Portugais avec les Portugais, les Congolais avec les Congolais, les Boers avec les Boers. Bien sûr si vous posez la question on va vous répondre que non mais j’ai des amis noirs et des amis ci et ça, mais dans l’ensemble si vous êtes avec un Afrikaner vous allez rencontrer principalement des Afrikaners et si vous êtes avec une Serbe vous allez rencontrer principalement des Serbes. Ce qui était mon cas pour mon plus grand bonheur parce que mes amis serbes, à part qu’ils ont le nationalisme sensible et qu’il ne faut pas leur parler de Musulmans, sont des gens extrêmement accueillants et absolument adorables.

Donc, la fin de l’apartheid dans les textes c’est très beau. Vraiment, ça l’est, leur Constitution et les jugements rendus par la Cour Constitutionnelle depuis 1994 sont d’un progressisme et d’une tolérance rares, souvent bien plus que nos vieilles législations européennes. Mais dans les faits ça va prendre du temps, et c’est même pas sûr que ce soit vraiment bien parti, étant donné que les lieux où la cohabitation entre communautés est la plus géographiquement proche sont généralement les lieux avec le plus d’insécurité (ex : Johannesburg). A partir de là il n’y a qu’un pas que certains ne se privent pas de franchir pour dire que « c’était mieux avant ». Sauf que la nostalgie devient un sentiment fort controversé quand son « avant » c’était l’apartheid.

Bon mais qui suis-je pour en juger n’est-ce pas. J’y ai passé un petit mois et je ne sais pas ce que c’est que d’y vivre, ni d’un côté ni de l’autre. Et ce n’est pas le « Soweto Tour » qui va m’en donner un aperçu.

 

Par contre pour en revenir aux Ricains, c’est fou tous les points communs. Ce dont les Sud-Af ne s’aperçoivent pas du tout, répétant « Aaah, this is Africa » d’un air résigné (souvent) ou enthousiaste (parfois). Alors qu’en fait c’est grave les Etats-Unis de partout. Des routes immenses et des grosses voitures (ah oui j’avais oublié de vous faire savoir qu’à Joburg se trouve l’échangeur d’autoroute le plus fréquenté au monde), les avenues bordées de palmiers et les lotissements avec piscine type Floride, le downtown de Joburg complètement délabré et habité uniquement par la communauté noire avec un taux de criminalité pas possible au pied des gratte-ciels, l’éclectisme de San Francisco à Cape Town et les vignobles et la côte superbe de la Californie, les chaînes de fast-food, les fermes du Deep South avec le traditionnel windmill. Et les pionniers et la folie des grandeurs et les gens tellement gentils et les filles sur leur 31 et l’autorisation d’avoir une arme à feu et un Président surprenant.

 

Bref l’Afrique du Sud est un mélange détonnant, intellectuellement et gastronomiquement stimulant, visuellement splendide et complètement unique. Et je suis parfaitement saine et sauve !

Voyage voyage (le tube)

5 janvier 2012

Chers amis (depuis le temps),

Ceci est un article qui annonce la suspension, provisoire c’est promis, de ce blog. Pour cause, paradoxalement, de voyage. Je compte bien avoir plein d’anecdotes à raconter, sur les bus évidemment (je vous renvoie à à peu près tous les articles précédents), les copains de voyage loufoques, les politiqueries retorses et (Inch’Allah) les dugongs mozambicains. Et j’espère ne pas du tout avoir le temps, de les raconter.

Donc voilà. Depuis le temps que ça me travaillait, je pars pour un périple en Afrique australe aujourd’hui même, qui démarre en Afrique du Sud et se poursuivra, selon un trajet encore un peu flou, au Swaziland, éventuellement au Lesotho, au Mozambique (et/ou Botswana, bien que les deux n’aient pas grand chose à voir l’un avec l’autre mais géographiquement ça s’explique), au Zimbabwe (sinon ça faisait trop gentil-gentil), en Zambie (pour les chutes Victoria !), au Malawi, et retour à Dar par le fameux train qui a 24h de retard. Je ne vous mets pas de carte mignonne avec des points rouges représentant mes étapes théoriques parce que je n’ai pas les compétences informatiques pour. Mais vous pouvez aller voir sur Google maps si les pays sus-mentionnés ne vous disent rien (maaaais si, le Swaziland, le minuscule pays enclavé en Afrique du Sud, avec le monarque en peau de léopard qui a plein d’épouses et le record mondial de prévalence du sida, ça ne vous parle pas ?).

Pour ceux d’entre vous qui connaissent le coin, tout conseil ou adresse ou super contact du gars accueillant qui se fera un plaisir de m’héberger et de me prêter sa machine à laver est bienvenu.

En attendant merci à tous d’avoir jeté un oeil un jour, d’être éventuellement revenus, d’avoir même généreusement commenté ou critiqué, et à bientôt. Bisous !

Il est bon de sortir de temps en temps de Dar es Salaam et de se perdre seule dans la Tanzanie de province. Pour mon dernier voyage dans le pays avant le départ, j’ai pris la route du Sud,  dosant la couleur locale et le tourisme haut de gamme en justes proportions.

 

J’ai donc commencé le voyage par mon mode de transport préféré, j’ai nommé, l’indétrônable bus africain. Eh bien figurez-vous que je me suis fait avoir, mais alors comme une débutante. Mes congénères habitués des gares routières bordéliques se gausseront peut-être de ma mésaventure, mais méfiez-vous, c’est ce qui arrive à croire qu’on maîtrise le truc comme sa poche. Le premier challenge consistait à déterminer où se trouvent les bus pour Kilwa avec pour seul indice le nom d’une zone (Rangi tatu) d’un quartier populaire de Dar (Mbagala). J’ai donc affaire aux services de l’incontournable rabatteur, en fait deux, qui s’empressent de m’emmener au bon endroit, de m’installer dans le bus et de me réclamer 20 000 Tsh. Un peu cher mais ça se tient pour les 6 heures de route défoncée qui m’attendent. Je demande confirmation et paye. Quelques minutes plus tard je vois les deux compères prêts à se battre à quelques pas du bus. Des rabatteurs aussi peu doués pour t’arnaquer, un procédé tellement grossier, comment ai-je pu me laisser avoir… Après nouvelle vérification, eeh oui, 11 000 Tsh. Je sors réclamer mon dû aux deux types et pour une raison que je ne m’explique pas, l’un des deux, au lieu de s’éclipser comme son acolyte, me suit dans le bus où je répète consciencieusement dans mon swahili laborieux, devant une dizaine de passagers qui regardent le spectacle de la blanche qui galère d’un oeil mi-morne (on est un dimanche matin 7 heures), mi-intéressé, que j’ai payé 20 000, le prix c’est 11 000, donc que le monsieur me doit 9 000. Le monsieur répond par de longues tirades dont je comprends la moitié, mais une moitié qui ne colle manifestement pas avec ma revendication simple. Une sorte de responsable a fini par intervenir, estimé que j’avais raison (?), a demandé au rabatteur de me rendre 7000 (pourquoi 7000, je ne sais), ce qu’il a finit par faire. Avant de se poster sous la vitre du bus pour m’adresser une série de gestes tout à fait obscènes, ce qui honnêtement m’a laissée perplexe parce que j’étais quand même dans mon bon droit quoi.

 

A Kilwa, j’ai visité des ruines. Kilwa est une petite bourgade au bord de l’océan indien, à 300 km au sud de Dar. C’est plus ou moins le seul site touristique de la catégorie « vieilles pierres » de Tanzanie, dont la conservation et le potentiel touristique sont soutenus depuis des années par la coopération française. Ce qui est étonnant avec ces ruines, dont certaines datent du 11ème siècle et la majorité des 14ème-15ème, c’est qu’elles ne font pas vieilles. Ce qui m’a amené à penser que l’activité de conservation du patrimoine en Europe consiste en partie à donner aux bâtiments un « air vieux ». Toujours est-il que c’était plaisant de s’imaginer la vie des sultans omanais de l’époque à la croisée des routes commerciales de l’océan indien.

 

 

 

 

 

 

 

Il m’est arrivé une autre mésaventure relative à l’utilisation de transports en commun locaux. Les quelques touristes qui visitent le site louent en général les services d’un bateau à moteur qui les amène rapidement et directement sur les îles où se trouvent les ruines. J’ai voulu prendre le boutre qui transporte le commun des mortels pour une somme dérisoire. Cela m’a été refusé au motif que je suis blanche. Véridique. Se voir répondre des « Mzungu price », ça fait partie du jeu, et les Tanzaniens riches ou les étrangers Africains y ont droit aussi, mais se voir refuser l’accès à un moyen de transport sur la base de sa couleur de peau, je n’ai pas pu ne pas m’indigner. Le truc c’est qu’on attend du touriste qu’il prenne son bateau individuel à moteur. Une fois que j’ai eu refusé cette option on m’a proposé de louer le boutre pour faire le trajet. Une fois que j’ai eu refusé cette autre option on m’a expliqué que « les procédures » (les Tanzaniens sont passablement formalistes) voulaient que je paye de toute façon le prix de la location du boutre entier « parce que je suis une Mzungu » (sic). J’ai tenté par plusieurs moyens de souligner le caractère outrageusement raciste d’une telle « procédure », notamment en répondant au passager qui prenait le parti du responsable du boutre que non, contrairement à ce qu’il croyait, il n’aurait pas à payer de prix différents si lui-même se trouvait en Europe. Que le fait que les Blancs aient pillé le pays était d’une sujet à débat, de deux ne me rendait en rien responsable moi personnellement de la situation actuelle du pays, et ne justifiait toujours pas de me faire payer 16 fois le prix. Que la loi sur le voile islamique en France n’avait absolument rien à voir avec tout ça. Aucun des arguments que j’ai pu avancer n’ont rencontré un écho favorable, ni même un écho tout court semble-t-il, auprès du responsable et des passagers. Je suis montée dans le boutre les larmes aux yeux face à ce constat d’impuissance et d’incompréhension complètes et j’ai payé la somme demandée.

 

C’est ensuite que le voyage a tourné au tourisme haut de gamme. Le moyen de transport suivant fut un petit avion de quelques places dans lequel, seule passagère, j’ai fait assise sur le siège à côté du pilote le trajet entre Kilwa et Mafia. Avoir un avion pour soit tout seul qui survole des lagons turquoises ce n’est certes pas très écologique mais c’est très plaisant. J’ai souris comme une gamine pendant tout le trajet en prenant plein de photos.

 

Mafia est un petit archipel du sud de la Tanzanie à l’écart des circuits touristiques, et de ce fait un vrai bijou. On y observe des poissons multicolores et des requins-baleines et on y fait des balades dans la mangrove. Il y a peu de gens. C’est bien.

Scènes marquantes

6 décembre 2011

D’aucuns constateront que j’ai beaucoup tardé à clôturer mes péripéties sud-soudanaises. C’est que (ouais j’ai du travail et tout ça, mais surtout) ce que j’ai à dire je ne sais pas comment m’y prendre pour le dire. Même se cantonner à décrire de simples scènes, pourquoi en retenir certaines plutôt que d’autres et donner à voir un tableau incomplet ? Voici donc un tableau incomplet de l’arrière-pays sud-soudanais.

 

« Visiter » le Soudan du Sud consiste à prendre un véhicule (minibus, pick-up, 4×4) pour une destination qui présente le seul intérêt d’être relativement accessible, puis revenir à Juba. Les déplacements plus longs se font uniquement en avion ou si on a du temps et pas d’argent (exemple : réfugiés ou « retournés » d’origine sud-soudanaise fuyant le Nord) en bateau sur le Nil bleu : il n’y a pas de route pour relier le sud et le nord du pays. Je me suis rendue sur une journée à Terekeka, à 80 km à peine au nord de Juba, 3 heures de pick-up, j’ai parcouru en quelques minutes le village et j’ai pris le chemin du retour.

 

Le week-end on est allés avec Simon et Caro à Torit, petite bourgade à 120 km au sud-est, pour camper aux alentours. On a marché un peu hors du bourg et on a posé notre tente à quelques dizaines de mètres de la route en terre, sous un arbre, cachés dans les fourrés, en se demandant si c’était très malin comme mode de camping.

 

Les paysages étaient beaux et verdoyants avec quelques djebel ça et là. Pendant le trajet aller vers le Soudan du Sud, je n’arrivais pas à me départir d’une vue du ciel imaginée avec le nord de l’Ouganda que je savais d’un vert luxuriant et une immensité jaune de l’autre côté de la frontière. Ce qui n’avait pas beaucoup de sens géographique. Mais non, c’est bien vrai, le Soudan du Sud est très vert, au moins en fin de saison des pluies.

 

Sur les routes j’ai vu des jeunes femmes marcher pieds et seins nus le long du bas-côté. Les fronts et les dos des hommes et des femmes sont recouverts de scarifications en fonction de l’appartenance ethnique.  On entendait des tam-tam jouer la nuit dans le village proche duquel nous avons campé. Les villages sont faits de petites cases rondes en terre avec un toit de paille.

Ces scènes sonnent un peu faux même à moi qui les aies vécues. Difficile de fuir les clichés d’un certain imaginaire anthropo-colonialiste. Et puis il y a le reste qu’on retrouve ailleurs : les marchés, le linge lavé dans la rivière, les moto-taxi, la messe le dimanche, les échoppes de poulet grillé. Et le reste qu’on ne voit pas.

Comment faire un pays avec des tribus qui se détestent ? Bonne question.

L’avenir nous apprendra sans doute que c’est délicat. Le dénominateur commun (ou presque) et carburant de la lutte pour l’indépendance, c’est l’ennemi commun, Khartoum. Ce qui risque de ne pas suffire pour faire une nation. Le Soudan du Sud est peuplé de gens qui naissent avec la mission de détruire le voisin. On m’a expliqué grossièrement les principes directeurs de ces affrontements, que j’aurais le plus grand mal à vous relater. Il y a des Shilluk, des Murle, des Nuer, des Dinka, qui se volent du bétail et des femmes autant qu’ils peuvent. C’est que le mode de vie est avant tout pastoral et que le nombre de vaches qu’un homme doit fournir en dot pour se marier équivaut au revenu d’une vie. Ce qui paradoxalement n’apporte absolument aucune valeur au statut de la femme, de laquelle on attend qu’elle rembourse à la sueur de son front le prix qu’il a fallu payer pour elle. Un mort, trois morts, des centaines de morts en fonction de l’intensité de la razzia. La même rivalité ancestrale se retrouve sur le plan politique et dans la répartition des sièges au sein du nouveau gouvernement et des instances publiques, avec les Dinka raflant les meilleures places. Le Président est un Dinka portant chapeau de cowboy, appelé Salva Kiir. On va pouvoir y aller pour la réconciliation nationale. Un cas d’école, en somme.

Juba.

La capitale provisoire du Soudan du Sud est une petite ville avec quelques bâtiments en construction de trois étages et quelques bâtiments neufs de un ou deux étages : les Ministères principalement, en alternance avec les agences des Nations Unies, tous et toutes alignés le long de la même rue. Le reste de la ville est composé de terrains vagues, de quelques vieux bâtiments en dur, d’abris en tôle, de tentes et de préfabriqués.

Heureusement il y a les émanations de la communauté internationale pour organiser la ville et la vie, des poubelles publiques (ça c’est l’UNEP qui savait encore pas quoi faire de son argent) aux bars (merci le Comité International de la Croix Rouge) en passant par mon hébergement (une ONG française qui se reconnaîtra). Mais tout cela ne fait pas de bien au coût de la vie. Même moi qui suis nulle en économie je sens bien que tous ces organismes à pouvoir d’achat et leur personnel dans un pays qui, suite à des décennies de conflit, en est réduit à importer ses bananes, ça crée un problème de demande et d’offre. Le loyer excessif des tentes (350 dollars par mois) empêche la population locale d’y accéder : les tentes sont des habitations de luxe réservées aux expatriés. J’en profite pour signaler que la seule industrie nationale est une brasserie, qui produit la White Bull. Je ne savais pas trop où mettre cette information qui ne me semble pas non plus incontournable mais je crains de récolter un commentaire outré de Simon si j’omets de signaler ce détail, donc voilà qui est fait.

Un peu comme d’habitude, les activités offertes par Juba sont essentiellement nocturnes. (Ou alors c’est juste moi ? Non mais je suis allée au marché aussi. Vite fait). Bref je me suis adonnée aux activités nocturnes. Un resto où on peut trouver de mauvais sushis au thon en boîte. Des bars fréquentés par la même foule que partout ailleurs en Afrique : prostituées, nationaux enrichis, à la différence près que les nationaux enrichis sont surtout des militaires, expatriés, à la différence près que les expats sont essentiellement Kenyans, Ougandais, Ethiopiens ou Erythréens. Un concert de rumba congolaise où on a dansé encadrés par des agents de sécurité (véridique) qui tenaient à distance les jeunes Sud-Soudanais perturbés par la présence dans leurs rangs de deux filles, blanches qui plus est. Des house parties où il faut montrer patte blanche, au sens propre, qui prennent fin avec le couvre-feu. Le personnel des ONGs subit de sérieuses restrictions dans son quotidien, avec interdiction de fréquenter les transports en commun, les rues après une certaine heure, les moto-taxis et autres éléments forts utiles de la vie courante, comme certains bars par exemple. Heureusement l’employeur de Simon qui est également le mien, est plus laxiste.

Je vous mets une petite vue de Juba à la tombée du jour pour la route. Et vous garde de l’Afrique profonde pour la fin du voyage.