Il est bon de sortir de temps en temps de Dar es Salaam et de se perdre seule dans la Tanzanie de province. Pour mon dernier voyage dans le pays avant le départ, j’ai pris la route du Sud,  dosant la couleur locale et le tourisme haut de gamme en justes proportions.

 

J’ai donc commencé le voyage par mon mode de transport préféré, j’ai nommé, l’indétrônable bus africain. Eh bien figurez-vous que je me suis fait avoir, mais alors comme une débutante. Mes congénères habitués des gares routières bordéliques se gausseront peut-être de ma mésaventure, mais méfiez-vous, c’est ce qui arrive à croire qu’on maîtrise le truc comme sa poche. Le premier challenge consistait à déterminer où se trouvent les bus pour Kilwa avec pour seul indice le nom d’une zone (Rangi tatu) d’un quartier populaire de Dar (Mbagala). J’ai donc affaire aux services de l’incontournable rabatteur, en fait deux, qui s’empressent de m’emmener au bon endroit, de m’installer dans le bus et de me réclamer 20 000 Tsh. Un peu cher mais ça se tient pour les 6 heures de route défoncée qui m’attendent. Je demande confirmation et paye. Quelques minutes plus tard je vois les deux compères prêts à se battre à quelques pas du bus. Des rabatteurs aussi peu doués pour t’arnaquer, un procédé tellement grossier, comment ai-je pu me laisser avoir… Après nouvelle vérification, eeh oui, 11 000 Tsh. Je sors réclamer mon dû aux deux types et pour une raison que je ne m’explique pas, l’un des deux, au lieu de s’éclipser comme son acolyte, me suit dans le bus où je répète consciencieusement dans mon swahili laborieux, devant une dizaine de passagers qui regardent le spectacle de la blanche qui galère d’un oeil mi-morne (on est un dimanche matin 7 heures), mi-intéressé, que j’ai payé 20 000, le prix c’est 11 000, donc que le monsieur me doit 9 000. Le monsieur répond par de longues tirades dont je comprends la moitié, mais une moitié qui ne colle manifestement pas avec ma revendication simple. Une sorte de responsable a fini par intervenir, estimé que j’avais raison (?), a demandé au rabatteur de me rendre 7000 (pourquoi 7000, je ne sais), ce qu’il a finit par faire. Avant de se poster sous la vitre du bus pour m’adresser une série de gestes tout à fait obscènes, ce qui honnêtement m’a laissée perplexe parce que j’étais quand même dans mon bon droit quoi.

 

A Kilwa, j’ai visité des ruines. Kilwa est une petite bourgade au bord de l’océan indien, à 300 km au sud de Dar. C’est plus ou moins le seul site touristique de la catégorie « vieilles pierres » de Tanzanie, dont la conservation et le potentiel touristique sont soutenus depuis des années par la coopération française. Ce qui est étonnant avec ces ruines, dont certaines datent du 11ème siècle et la majorité des 14ème-15ème, c’est qu’elles ne font pas vieilles. Ce qui m’a amené à penser que l’activité de conservation du patrimoine en Europe consiste en partie à donner aux bâtiments un « air vieux ». Toujours est-il que c’était plaisant de s’imaginer la vie des sultans omanais de l’époque à la croisée des routes commerciales de l’océan indien.

 

 

 

 

 

 

 

Il m’est arrivé une autre mésaventure relative à l’utilisation de transports en commun locaux. Les quelques touristes qui visitent le site louent en général les services d’un bateau à moteur qui les amène rapidement et directement sur les îles où se trouvent les ruines. J’ai voulu prendre le boutre qui transporte le commun des mortels pour une somme dérisoire. Cela m’a été refusé au motif que je suis blanche. Véridique. Se voir répondre des « Mzungu price », ça fait partie du jeu, et les Tanzaniens riches ou les étrangers Africains y ont droit aussi, mais se voir refuser l’accès à un moyen de transport sur la base de sa couleur de peau, je n’ai pas pu ne pas m’indigner. Le truc c’est qu’on attend du touriste qu’il prenne son bateau individuel à moteur. Une fois que j’ai eu refusé cette option on m’a proposé de louer le boutre pour faire le trajet. Une fois que j’ai eu refusé cette autre option on m’a expliqué que « les procédures » (les Tanzaniens sont passablement formalistes) voulaient que je paye de toute façon le prix de la location du boutre entier « parce que je suis une Mzungu » (sic). J’ai tenté par plusieurs moyens de souligner le caractère outrageusement raciste d’une telle « procédure », notamment en répondant au passager qui prenait le parti du responsable du boutre que non, contrairement à ce qu’il croyait, il n’aurait pas à payer de prix différents si lui-même se trouvait en Europe. Que le fait que les Blancs aient pillé le pays était d’une sujet à débat, de deux ne me rendait en rien responsable moi personnellement de la situation actuelle du pays, et ne justifiait toujours pas de me faire payer 16 fois le prix. Que la loi sur le voile islamique en France n’avait absolument rien à voir avec tout ça. Aucun des arguments que j’ai pu avancer n’ont rencontré un écho favorable, ni même un écho tout court semble-t-il, auprès du responsable et des passagers. Je suis montée dans le boutre les larmes aux yeux face à ce constat d’impuissance et d’incompréhension complètes et j’ai payé la somme demandée.

 

C’est ensuite que le voyage a tourné au tourisme haut de gamme. Le moyen de transport suivant fut un petit avion de quelques places dans lequel, seule passagère, j’ai fait assise sur le siège à côté du pilote le trajet entre Kilwa et Mafia. Avoir un avion pour soit tout seul qui survole des lagons turquoises ce n’est certes pas très écologique mais c’est très plaisant. J’ai souris comme une gamine pendant tout le trajet en prenant plein de photos.

 

Mafia est un petit archipel du sud de la Tanzanie à l’écart des circuits touristiques, et de ce fait un vrai bijou. On y observe des poissons multicolores et des requins-baleines et on y fait des balades dans la mangrove. Il y a peu de gens. C’est bien.

Les plages sont plus paradisiaques que sur les cartes postales : réalité. « Carrefour de civilisations » : réalité. Complètement dépaysant, même de Dar : réalité. On peut acheter de la langouste pour moins de 5 euros : mythe. (C’est du poulet).

Voilà que j’ai trouvé un mythe pour aller avec le titre. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un envers du décor. Par exemple.

– La faune de Zanzibar –

Zoom sur un vendredi soir au Livingstone, THE endroit où sortir à Stone Town, vieille ville de Zanzibar. On y croise :

–        un ex-Katmandouïste qui aurait loué un déguisement Woodstock cheap, avec le bandeau autour de la tête et le boubou pour faire couleur locale, prompt à engager la conversation avec tout rasta qui passe

–        le rasta qui passe, version couettes de chaque côté de la tête (on prend beaucoup de liberté avec le bon goût à Zanzibar)

–        une blonde de 65 ans, également prompte à engager la conversation avec le rasta qui passe, quoique pas pour les mêmes raisons que l’ami katmandouiste en boubou – et bien que tous deux croient, à mon avis dans au moins un des deux cas à tort, qu’ils « vont à la rencontre de l’autre » dans une grande enjambée (pardon) des barrières culturelles

–        une imitation de Michael Jackson en cours de transformation (véridique, il fait des shows les samedis soirs à THE endroit où sortir du samedi)

–        la poignée de Blancs permanents qui se languit dans un cadre idyllique ; on les repère à leur air maussade. Ils dépérissent à passer leurs week-ends entre plage et Livingstone, et leurs semaines à travailler pour le compte du PNUD au Ministère de l’Economie du « Gouvernement révolutionnaire de Zanzibar », l’un comme l’autre (PNUD et Gouvernement Révolutionnaire) étant connus pour leur inefficacité relative, ou avérée

–        un petit groupe de Masai perdus loin de leur contrée natale, abordant les Blanches la nuit, gardant des parkings le jour

–        un ou deux trentenaires au teint clair, appartenant à l’élite zanzibarite d’ascendance arabe, empressés de dépenser en vodka les (grosses) sommes amassées via divers commerces

–        étonnamment peu de prostituéEs, la prostitution à Zanzibar fonctionnant largement dans le sens inverse de celui de Dar

–        des bandes de Blancs qui, aux yeux de la population locale, ne peuvent appartenir qu’à deux catégories : touristes (arnaques faciles) ou « volunteers » (jeunes danoises faciles venues sauver le monde pendant un mois à Zanzibar)

Mais c’est une perception complètement erronée, il y a au moins trois catégories de Blancs à Zanzibar, voire même quatre. Les touristes, les volunteers, les permanents, les autres. Et en plus tous les touristes ne sont pas des arnaques faciles. J’ai même entendu parler d’une Danoise qui a passé deux mois complets à Zanzibar sans sortir avec un Masai.

Bien sûr j’aime à considérer que je fais partie de la catégorie « autres », que je me garderai bien de qualifier. Je ne préciserai pas non plus ce que je faisais ce vendredi soir au Livingstone (à part que c’est THE endroit où sortir et que les THE endroits où sortir ça me connaît). Ca ne regarde personne et surtout pas ma maman (toujours là maman ?)

« Umeme hamna ». Récit mois après mois d’un espoir déçu.

Depuis fin novembre les coupures sont de plus en plus fréquentes, ça tombe bien ça coïncide avec la période la plus chaude de l’année, pendant laquelle vivre sans ventilo, ou clim pour les mieux lotis (tous deux marchant à l’électricité, je me permets ce rappel parce qu’à vivre dans un pays développé on a tendance à croire que les machines fonctionnent par l’opération du St Esprit), signifie ruisseler abondamment même si l’activité consiste à rester hagard à regarder le plafond. Ce qui est une des principales activités en cas de coupure d’élec, une fois que la batterie de l’ordi est vide – non je n’ai pas de Mac, et qu’il fait trop sombre pour lire.

Tanesco, la compagnie nationale qui fournit l’électricité, a diffusé un planning des coupures en décembre, en fonction des quartiers : pour Mbezi beach coupures tous les lundis soirs (18h-23h), les mercredis et vendredis toute la journée (8h-18h), et ce jusqu’en janvier. De retour de France après Noël je me suis dit « bah », 2-3 semaines à tenir, pis il suffit de s’organiser. Je me gaussais des aigris déjà prêts à investir dans un générateur (« on est en Tanzanie hein, ce pays c’est le bordel y a rien qui marche autant acheter un générateur tout de suite comme ça je serai tranquille »). Le fait de ne pas avoir d’élec, au hasard, un jeudi pendant deux plages horaire consécutives aurait du me mettre la puce à l’oreille, comme quoi peut-être Tanesco ne s’était pas juste innocemment trompée dans le planning. Pour février on a eu droit à un nouveau tableau : lundi soir coupure, mardi journée coupure, mercredi pas de coupure, jeudi soir coupure, vendredi journée coupure, etc. Exemple choisi : mon planning me dit que ce soir j’ai de l’élec. Je rentre tôt, contente de me préparer une petite ratatouille (sur mes plaques électriques), tout en regardant un film (avec mon ordi qui marche à l’électricité). En fait ce sera salade de tomates coupées dans le noir et activité réflexion sur la vie,  le pendant intellectuel de l’activité regarder le plafond.

Tanesco donc, un peu avant la saison des pluies vers mars, a informé dans une conférence de presse que l’avenir était sombre. Toute honte bue, le directeur général adjoint a expliqué que la principale source d’électricité, un barrage dans le sud du pays, nous laissait un sursis de 48 jours (48 jours au rythme de coupure / coupure / pas coupure / coupure / coupure…, pas de beaux jours radieux, pleins de frigo qui font du froid et de lampes qui éclairent). Le niveau d’eau de ce barrage baisse de 3 cm par jour, et il reste 1 mètre et quelques avant d’atteindre le niveau minimum. Et ça personne du tout ne le voyait venir depuis des années que Dar es Salaam pousse comme un champignon et que les capacités de production d’électricité poussent comme des bonsaïs (lentement et peu). La stratégie très pertinente de Tanesco est donc d’attendre le début de la saison des pluies.

Qu’à cela ne tienne, nous avons vaillamment survécu jusque là, malgré les lignes électriques emportées par les pluies torrentielles (au moins ça fait baisser la consommation, plus de lignes électriques du tout). Et, retour de vacances mi-juin, bonne nouvelle la saison des pluies a été meilleure que prévue, je vous laisse tirer de vous-même la conclusion qui s’impose. Exactement, la situation n’a jamais été aussi catastrophique, les barrages sont tous vides, rationnement journalier de 18h prévu, et tarif spécial Mbezi beach : deux fois quelques heures d’élec par semaine, dommage que ce soit justement quand je ne suis pas chez moi !

Je m’en vais donc bazarder mon énième bouteille de lait tourné et regarder un peu le plafond, mon icône me dit batterie faible.