Les Soudans

18 octobre 2011

D’abord il y a le Soudan. Jusqu’à récemment le plus grand pays d’Afrique, traversé par les Nil blanc et bleu, qui réunit des peuples arabes et des peuples africains, des déserts et des plaines vertes. Malheureusement connu pour ses nombreux conflits, le plus médiatique desquels étant le Darfour. Très honnêtement le Soudan me fait rêver. C’était le à peu près seul pays d’Afrique où je ne voulais certainement pas aller vivre, essentiellement à cause de son dirigeant, Omar el Béchir, le seul chef d’Etat en exercice à être sous mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale. Et ça je ne cautionne pas, non non. Depuis que je me suis très superficiellement penchée sur la question et que j’ai entre-aperçu sa complexité, il faut croire qu’il n’y a plus de pays d’Afrique où je ne veux pas vivre.

 

Maintenant il y a le Soudan et le Soudan du Sud. Après une guerre civile longue de 50 ans pauses comprises, le Soudan du Sud est depuis le 9 juillet 2011 le plus jeune pays du monde.

Pour faire très caricatural, les autorités de Khartoum sont arabes et musulmanes, tandis que la population du Soudan du Sud (et certains autres peuples vivant sur le territoire nord-soudanais) est en grande majorité noire-africaine et chrétienne animiste. Mais ce n’est pas vraiment le problème. (Ce serait trop facile, vous croyiez vraiment que j’allais me contenter de vous fourguer une bête histoire de division ethnico-religieuse ?). Il y a aussi beaucoup de pétrole au Sud Soudan, dont le Nord est le principal bénéficiaire. Il y a enfin, le refus des autorités du Nord d’accéder aux revendications d’autonomie et de prendre en compte les spécificités « culturelles » du Sud. D’où guerres civiles, millions de déplacés, millions de morts, et absence totale de développement dans tout le Soudan du Sud.

A ce stade de l’histoire vous commencez peut-être à résumer intérieurement le problème par ce raccourci facile et entièrement faux : le Nord c’est les méchants qui massacrent les gentils du Sud pour leur voler leur pétrole. Du tout mes amis, du tout. Enfin, oui, le pouvoir au Nord c’est clairement pas des tendres. Mais alors le Sud s’en tient une sacrée couche aussi, vous inquiétez pas pour eux. On va y venir.

Donc, un conflit de plusieurs décennies entre l’armée soudanaise et le mouvement rebelle sud-soudanais, le Sudan People’s Liberation Movement/Army (SPLM/A en fonction de si c’est les politicos ou les gros bras), ainsi que, bien évidemment, tout un tas de milices affiliées qui se joignent aux premiers, puis aux seconds, puis se mettent à leur compte, puis se rabibochent, etcetera etcetera.

 

En 2005 un accord de paix est conclu entre Khartoum et le SPLM, dont le chef historique est John Garang. Il prévoit une période d’autonomie de 6 ans pour le Sud Soudan, puis l’organisation d’un référendum pour trancher la question de l’indépendance. Quelque chose d’étonnant dans l’histoire du monde s’est produit : cet accord a été en partie respecté. A part que John Garang est mort dans un accident d’hélicoptère quelques semaines après la conclusion de l’accord et qu’il y a toujours la guerre à la frontière aujourd’hui, les choses se sont passées à peu près comme prévu. C’est-à-dire qu’il y a vraiment eu un référendum, qui s’est déroulé plutôt correctement, que le résultat, à savoir environ 98% de oui à l’indépendance, a été reconnu par Khartoum, et que le Soudan du Sud est bel et bien devenu indépendant le 9 juillet dernier. Bon alors modérons l’enthousiasme international (« oooh, un nouveau pays, gouzi gouzi le nouveau pays ») : il reste à déterminer le statut de certaines régions frontalières très riches en pétrole et que le Nord comme le Sud revendiquent. Oui ça fait des affrontements pas possibles tout au long de la frontière, avec bombardements et morts et déplacés en ce moment même. Et puis la question de la négociation du deal du pétrole reste entière : le Sud qui abrite de larges réserves n’a aucune infrastructure lui permettant de les exploiter et il lui reste donc à établir un accord avec le Nord pour le raffinage et l’acheminement, en échange d’un pourcentage non encore décidé mais conséquent.

Mais tout de même. Il y a eu un conflit de presque cinquante ans, un accord de paix, et un peu plus de paix. Apprécions la performance. (Tant qu’il est encore temps).

La performance est appréciée ? Bien. Voilà pour l’arrière-plan bellico-historico-politique de mon périple au Soudan du Sud. La prochaine fois je vous raconterai comment le Soudan du Sud c’est beau et qu’ils ne sont pas près de s’en sortir. Avec des photos.

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Nous nous enfonçons donc encore un peu plus dans le classement IDH : RDC, avant-dernière.

La RDC est im-men-se, de l’océan atlantique à la Tanzanie d’est en ouest, et plus de 2 000 km du nord au sud entre le Soudan et la Zambie. Allez faire un Etat-nation avec un territoire pareil. Fleuron des conflits inextricables qui sévissent de part le monde, les Kivu, à l’extrême est du pays, où j’ai donc passé ma 2e semaine de vacances… Ressources naturelles extrêmement prisées, absence complète d’Etat de droit, voisins très mal intentionnés, multinationales sans scrupules, milices aux obédiences changeantes, armée à la dérive, réfugiés de partout, bref, on peut difficilement faire pire que les Kivu.

La République Démocratique du Congo[1] est à peu près aussi démocratique que la République Populaire de Corée du Nord est populaire. La version courte et lapidaire: le pays est en guerre civile depuis son indépendance en 1960. La version un peu moins courte et tout autant lapidaire :

–         La période guerre froide : Patrice Lumumba, Premier Ministre à l’indépendance et plutôt communiste, se fait très rapidement assassiner par Mobutu soutenu par les Etats-Unis. Mobutu prend le pouvoir et le pays devient la République Démocratique du Congo.

–         La période Zaïre : Mobutu, parangon du dictateur corrompu qui s’habille en léopard, lance la zaïrianisation. Tout dans le pays change de nom, du président au Congolais lambda en passant par la monnaie (le zaïre), le fleuve (le Zaïre), et les villes du pays (Léopoldville devient Kinshasa, etc). Les industries sont « nationalisées » façon Mugabe avant l’heure, ce qui signifie de facto que Mobutu engrange des milliards tandis que l’économie se disloque complètement.

–         La période absurde : c’est le début d’une longue décennie de massacres où tout le monde tape sur tout le monde et réciproquement. En 1996, la deuxième Première guerre du Congo démarre dans le Sud Kivu. Elle oppose Mobutu et l’armée congolaise au reste du monde, c’est-à-dire à Laurent-Désiré Kabila, qui joue le rôle de l’opposant politique persécuté, soutenu par le Rwanda de Kagamé, l’Ouganda, le Burundi, les Banyamulenge (des Tutsi congolais), et tous ceux qui ont envie d’en profiter pour massacrer des génocidaires hutu en fuite (le Rwanda) / récupérer des matières premières (tout le monde) / devenir célèbres de par leurs exactions (les milices qui vendent leurs services aux plus offrants). Laurent-Désiré Kabila renverse Mobutu et rétablit la République Démocratique du Congo.

–         La période absurde à grande échelle : la Deuxième guerre du Congo, qui s’est déroulée sur l’ensemble du territoire, des Kivu à Kinshasa en passant par Kisangani, de 1998 à 2003. On prend les mêmes, on secoue les dés et on relance : le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi s’allient désormais avec une partie de l’armée congolaise c’est-à-dire leur ennemi d’il y a quelques mois, contre Kabila leur allié d’il y a quelques mois, cette fois soutenu par la Namibie, la Zambie, l’Angola, le Zimbabwe, et brièvement le Tchad. Parce que tout cela n’a plus aucun sens, au bout de quelques autres mois, le Rwanda et l’Ouganda jusqu’alors alliés s’affrontent par armée nationale puis par milices interposées dans les Kivu qui n’ont rien demandé, essentiellement pour s’assurer le contrôle d’industries extractives fort lucratives.

–         La période grise : un calme relatif revient après plusieurs accords de paix, l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001, remplacé par son fils Joseph, puis la création d’un Gouvernement de transition en 2003. Joseph Kabila est élu Président en 2006. En marge des accords de paix successifs, nombre de belligérants continuent de s’affronter aux Kivu dans des circonstances de plus en plus obscures. La guerre du Kivu dans les années 2000 est particulièrement violente envers la population civile et notamment les femmes qui sont victimes de campagnes de viol systématique (des hommes également de manière beaucoup plus marginale), et envers les enfants, filles ou garçons, enrôlés de force dans les milices. La dernière grande offensive a eu lieu à Goma en novembre 2008, depuis le(s) conflit(s) sont en sourdine.

 

Dans ce cadre idyllique, nous avons pour ambition, depuis la frontière burundaise, de rejoindre Goma, capitale du Nord Kivu, en passant par Bukavu, capitale du Sud Kivu, en une trentaine d’heures. Complication supplémentaire : nous n’avons pas les visas nécessaires et ne pouvons donc pas passer par la seule route empruntable, qui traverse le Rwanda. Ce dimanche matin donc, après une bonne heure à poireauter à la frontière (sans raison, juste que les choses prennent du temps dans ce coin du monde), nous arrivons dans la bourgade d’Uvira au Sud Kivu. Renseignements pris, il y a un minibus pour Bukavu qui contourne justement le Rwanda. Nous sommes déjà 6 passagers, il ne reste plus qu’à attendre les 12 autres. Le type croit nous rassurer en précisant que « on partira aujourd’hui » : pourquoi, en effet, devrions-nous nous en faire dans ce cas ? Si ce n’est qu’avant cette précision on n’avait pas de doutes sur le fait de partir le jour même et après si. Quelques heures plus tard, nous ne sommes plus que 5 passagers, et « on peut toujours partir demain matin ». Alors qu’il est déjà bien trop tard pour prendre la route étant donné qu’il ne faut pas rouler après la tombée de la nuit, une bonne douzaine de passagers providentiels débarquent et nous voilà partis.

On nous avait prévenu que la route était mauvaise, elle l’était. 5 heures à se faire péter les jointures de la main en s’accrochant au siège de devant à cause des rebonds, à respirer des kilos de poussière, à perdre toute sensation dans les jambes coincées entre 3 sacs et des barres métalliques et à partager sa transpiration avec les voisins. En compensation, un des plus beaux paysages du voyage. Nous avons parcouru des flancs de montagnes vertes et serpenté à pic au-dessus de vallées qui font penser aux origines du monde. Je soupçonne les FARDC (l’armée « régulière » qui rivalise d’exactions avec les milices qu’elle combat), le FDLR et les Interahamwe (Front de Libération du Rwanda qui regroupe les anciens génocidaires, et les milices affiliées), les bandes d’enfants-soldats drogués, le CNDP de Laurent Nkunda (Tutsi, bras armé officieux de Kagamé en RDC), les milices Mai-Mai, le PALIPEHUTU d’Agathon Rwasa (rappelez-vous, le chef rebelle évangéliste burundais), les mercenaires d’Ouganda, de ne pas profiter à leur juste valeur des superbes vues offertes sur cette route.

 

Bukavu

Nous avons fini par arriver dans une banlieue non-identifiée de Bukavu, bien après la tombée de la nuit. Le comité d’accueil qui s’est spontanément créé à notre descente du bus se voulait serviable et ne l’était pas du tout : une douzaine de Congolais bien intentionnés qui nous harcelaient de conseils contradictoires : « Vous ne pouvez pas rester là c’est trop dangereux », « Vous ne pouvez pas prendre de taxi c’est trop dangereux », « Arrêtez d’être aussi visibles ». Hum, donc on fait comment ? On arrête d’être blancs, on abandonne nos sacs et on creuse un tunnel ? Evidemment, munis de notre Lonely Planet, nous avions une bonne idée de l’organisation de la ville et quelques noms d’hôtels. Haha, c’te blague, non, il n’y a pas de Lonely pour le Sud Kivu, et on n’avait aucune idée de où on était et où aller. Vaguement un numéro de téléphone d’un Belgo-Congolais-autre rencontré en boîte à Buja mais de toute façon le réseau ne marchait pas. Et là intervention divine sous la forme de deux adorables mama congolaises d’un petit quintal chacune qui nous ont puis se sont entassé(e)s dans un taxi (où il y avait d’ailleurs déjà une autre mama qui attendait – les taxis prennent plusieurs clients ensemble) et nous ont amenés à un hôtel quelque part qui n’était pas du tout leur route. Merci mamas congolaises.

Nuit dans un hôtel miteux à la décoration d’un mauvais goût phénoménal (draps de satin rose fluo sales), tenu par un immense Congolais manifestement très orienté sexuellement vers les hommes qui s’appelait quelque chose comme Nicomède ou Archibal, et où nous avons croisé le député du coin, évidemment. Notre chambre sans eau et à l’électricité aléatoire nous a coûté 35 dollars : le rapport coût/qualité de vie dans les Kivu n’est pas favorable au « consommateur ». Les consommateurs y sont d’ailleurs fort peu nombreux, quelques poignées de Congolais qui dépensent des centaines de dollars en Moët et Chandon. Le lendemain nous avons rapidement traversé la ville et pu constater qu’elle s’étalait amplement sur des collines autour du lac Kivu (de nuit à part nos sacs à dos on n’avait pas vu grand chose), avant d’attraper un bateau pour Goma, qui se situe tout au nord du lac. Oui nous avons remonté en bateau le mythique lac Kivu et oui c’était très beau.


[1] Pour rappel, il y a deux Congo : la RDC, ex-Zaïre, dont la capitale est Kinshasa, se distingue de la République du Congo, dite Congo-Brazzaville.