Je reprends du service

9 octobre 2012

D’aucuns se souviendront (pour ceux qui n’ont pas appris mon blog par cœur je vous renvoie à la page d’introduction) qu’en lançant ce blog je rêvais secrètement à « un lien sur leMonde.fr ». Au lieu de ça ma fidèle lectrice de mère et vous-même avez parcouru avec constance les pages de ce blog pour booster sa fréquentation à une moyenne d’un peu moins de 5 visites par jour sur un an et quelques mois– merci à tous !

Aujourd’hui la prophétie s’est réalisée, et c’est avec émotion et quelques tremblements de la main que je copie-colle ci-après le lien tant attendu: http://edithvanspranghe.blog.lemonde.fr/

Je vous invite à y faire un tour !

Chapitre IV – Goma

12 septembre 2011

L’arrivée par bateau sur Goma est impressionnante : la ville est coincée au bord du lac, au pied du volcan Nyiragongo qui fumote tranquillement. Goma, qui cumule déjà un paquet de handicaps étant la capitale d’une des régions les plus dévastées de la planète, a de plus été à moitié engloutie par une éruption en 2002. Depuis lors, il n’y a plus de route (remarquez que ce n’est pas garanti qu’il y en avait avant), plus vraiment de piste d’aéroport non plus, mais des restes de lave, des gravillons et beaucoup, beaucoup, beaucoup de poussière.

De nouveau nous n’avions rien prévu et aucun plan de la ville, donc réflexe de jeunes du 3e millénaire : cyber toute. C’est tellement rassurant un cyber. Un cyber sans internet, déjà moins. J’y ai laissé Simon à attendre qu’internet revienne et j’ai, oui oui, marché dans une rue de Goma, toute seule, et je suis toujours là pour témoigner. C’est qu’avec les statistiques de viols, d’agressions, de car jacking et autres moyens pour des individus d’entrer respectueusement en contact les uns avec les autres, je pensais sincèrement en arrivant à Goma avoir une espérance de vie de 20 minutes si je m’avisais de faire deux pas dans un espace non clos (48h dans un espace clos). Une heure plus tard on tentait même le coup avec nos gros sacs. Moi : « Non mais Simon avec les sacs on prend un taxi t’es complètement inconscient tu te rends vraiment pas compte franchement t’es chiant quoi je te dis qu’il faut PAS marcher dans la rue ! » ; Simon « Rah mais Edith c’est à 80 mètres là, 80 mètres, regarde, on voit le panneau ». (Je force le trait, j’ai été charmante pendant tout le voyage et Simon un modèle de responsabilité).

Il y a trois raisons d’aller à Goma quand on a une amie qui bosse là-bas, plus que deux quand on n’y connaît personne : le volcan et les gorilles. La RDC avait justement décidé de booster (ou plutôt créer) le tourisme, non pas en baissant l’exorbitant tarif des visas (peu ou prou les plus chers du monde), mais en faisant une super promo sur le combo gorilles-volcan, promo dont personne en dehors de Goma n’avait jamais entendu parler. C’est donc en arrivant à Goma qu’on a appris que la promo se finissait la veille.

Espérant en secret que le système de surveillance de l’activité volcanique soit confié à quelque institut international et non aux autorités congolaises, nous avons grimpé le Nyiragongo, un des quelques volcans du globe actuellement actifs.

Nous avions pour compagnie deux militaires belges à moustaches qui faisaient de la coopération militaire dans le coin. Des caricatures, pas uniquement à cause de la moustache. Les guides congolais ont eu droit à « Nom chrétien ! » quand ils ont eu le malheur de répondre leur prénom congolais, moi j’ai eu droit à « Alors jeune fille sans les hommes qu’est-ce que vous feriez vous les femmes ». A part ça ils étaient sympas, ils ont partagé leurs sandwiches.

La montée fut rude, entre la pluie sans discontinuer, l’altitude (3 500 mètres), la roche volcanique glissante et la cadence de nos amis belges. (Merci Simon pour le sac). Mais ça valait le coup.

Malheureusement comme expliqué quelques articles plus hauts, entre autres choses qu’on n’avait pas au cours du voyage (des fringues propres, un sac de couchage chaud, des chaussures de marche), il y a l’appareil photo. Donc je suis obligée de vous renvoyer à ce lien où une dame qui a fait la même chose que nous en mieux équipée a mis toutes ses photos pour que vous ayez une idée de à quel point c’est incroyable un lac de lave en fusion vu de nos yeux vus. Cette dame fait manifestement partie de cette catégorie de gens jusqu’alors insoupçonnée que nous avons découverte au sommet : les gens qui passent leurs vacances à se les peler en haut d’un volcan pour prendre des photos. Ils connaissent tous les volcans en activité de la planète et en ont observé une bonne partie.

(Si vous n’avez pas cliqué sur le lien faites le c’est impressionnant, je vous promets. Suis-je du genre à mettre des liens inintéressants sur mon blog ? Non. Donc.)

Le monde de l’humanitaire

A Goma nous avons passé un peu de temps avec ma copine de promo qui venait de commencer un boulot pour Handicap International. On a fait notre petite impression : en tant que « touristes » on passait pour encore plus barrés que son groupe d’amis. A tort, je crois bien. Une petite communauté incestueuse d’humanitaires plus ou moins flingués, qui côtoie chaque jour la violente misère du monde et pour ce faire risque ponctuellement sa vie, passe ses week-ends à s’enfiler des bouteilles de Jack Daniel’s et des rails de coke. Goma est sans doute un des exemples les plus poussés de ces villes africaines qui abritent deux mondes parallèles, l’un où l’on survit à base d’allers-retours quotidiens pour aller chercher de l’eau à plusieurs kilomètres et d’ugali pour 20 centimes par jour, l’autre où le lundi soir c’est karaoké, le mercredi c’est cocktails en bord de lac et le week-end c’est orgie. Le second (monde) étant sensé sauver le premier. Tout tout tout semble fonctionner grâce à des ONGs, celles avec les gros Landcruisers à logo ou la version locale qui récupère les miettes de l’aide internationale (ça s’appelle du renforcement de la société civile). J’en ai profité pour visiter un centre de santé financé sur fonds internationaux dont un ami m’avait vanté les activités, Heal Africa, qui fonctionne comme un hôpital classique et un centre d’accueil et de soins des filles et femmes violées. Une de mes interrogations portait sur la pertinence de proposer une prise en charge psychologique des victimes de viol en Afrique, où la santé mentale ne fait pas partie des priorités, ni des traditions dans son approche européenne (consultations individualisées avec un professionnel), et où en même temps les besoins sont immenses. Il semblerait que les méthodes proposées, par exemple des groupes de parole entre femmes menés par une « tantie », correspondent aux attentes et apportent un soulagement relatif. Ambitieux, le programme prévoit également des poursuites en justice qui, dans quelques cas que j’aurais crus encore plus rares qu’ils n’étaient, aboutissent à une condamnation de l’auteur. Une autre des questions que j’ai posées était le nombre d’expatriés travaillant dans l’hôpital, sans savoir si la réponse, trois, était une bonne ou une mauvaise chose. Et, sans savoir non plus, au terme de la visite et de mon séjour, si cet hôpital et tout le reste avaient un sens.

C’est la fin de ce voyage en quatre chapitres, je rentre à Dar es Salaam faire face aux mêmes interrogations : la visibilité de la misère et de l’horreur, la pertinence de l’aide au développement et de l’action humanitaire, le rôle des Nations Unies, le syndrome de l’assistanat… Si je trouve la réponse je vous dis. En attendant ce voyage m’a rappelé à quel point le monde est vaste et inconnu, et la Tanzanie commence à devenir un peu trop douce pour s’y éterniser…

Nous nous enfonçons donc encore un peu plus dans le classement IDH : RDC, avant-dernière.

La RDC est im-men-se, de l’océan atlantique à la Tanzanie d’est en ouest, et plus de 2 000 km du nord au sud entre le Soudan et la Zambie. Allez faire un Etat-nation avec un territoire pareil. Fleuron des conflits inextricables qui sévissent de part le monde, les Kivu, à l’extrême est du pays, où j’ai donc passé ma 2e semaine de vacances… Ressources naturelles extrêmement prisées, absence complète d’Etat de droit, voisins très mal intentionnés, multinationales sans scrupules, milices aux obédiences changeantes, armée à la dérive, réfugiés de partout, bref, on peut difficilement faire pire que les Kivu.

La République Démocratique du Congo[1] est à peu près aussi démocratique que la République Populaire de Corée du Nord est populaire. La version courte et lapidaire: le pays est en guerre civile depuis son indépendance en 1960. La version un peu moins courte et tout autant lapidaire :

–         La période guerre froide : Patrice Lumumba, Premier Ministre à l’indépendance et plutôt communiste, se fait très rapidement assassiner par Mobutu soutenu par les Etats-Unis. Mobutu prend le pouvoir et le pays devient la République Démocratique du Congo.

–         La période Zaïre : Mobutu, parangon du dictateur corrompu qui s’habille en léopard, lance la zaïrianisation. Tout dans le pays change de nom, du président au Congolais lambda en passant par la monnaie (le zaïre), le fleuve (le Zaïre), et les villes du pays (Léopoldville devient Kinshasa, etc). Les industries sont « nationalisées » façon Mugabe avant l’heure, ce qui signifie de facto que Mobutu engrange des milliards tandis que l’économie se disloque complètement.

–         La période absurde : c’est le début d’une longue décennie de massacres où tout le monde tape sur tout le monde et réciproquement. En 1996, la deuxième Première guerre du Congo démarre dans le Sud Kivu. Elle oppose Mobutu et l’armée congolaise au reste du monde, c’est-à-dire à Laurent-Désiré Kabila, qui joue le rôle de l’opposant politique persécuté, soutenu par le Rwanda de Kagamé, l’Ouganda, le Burundi, les Banyamulenge (des Tutsi congolais), et tous ceux qui ont envie d’en profiter pour massacrer des génocidaires hutu en fuite (le Rwanda) / récupérer des matières premières (tout le monde) / devenir célèbres de par leurs exactions (les milices qui vendent leurs services aux plus offrants). Laurent-Désiré Kabila renverse Mobutu et rétablit la République Démocratique du Congo.

–         La période absurde à grande échelle : la Deuxième guerre du Congo, qui s’est déroulée sur l’ensemble du territoire, des Kivu à Kinshasa en passant par Kisangani, de 1998 à 2003. On prend les mêmes, on secoue les dés et on relance : le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi s’allient désormais avec une partie de l’armée congolaise c’est-à-dire leur ennemi d’il y a quelques mois, contre Kabila leur allié d’il y a quelques mois, cette fois soutenu par la Namibie, la Zambie, l’Angola, le Zimbabwe, et brièvement le Tchad. Parce que tout cela n’a plus aucun sens, au bout de quelques autres mois, le Rwanda et l’Ouganda jusqu’alors alliés s’affrontent par armée nationale puis par milices interposées dans les Kivu qui n’ont rien demandé, essentiellement pour s’assurer le contrôle d’industries extractives fort lucratives.

–         La période grise : un calme relatif revient après plusieurs accords de paix, l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001, remplacé par son fils Joseph, puis la création d’un Gouvernement de transition en 2003. Joseph Kabila est élu Président en 2006. En marge des accords de paix successifs, nombre de belligérants continuent de s’affronter aux Kivu dans des circonstances de plus en plus obscures. La guerre du Kivu dans les années 2000 est particulièrement violente envers la population civile et notamment les femmes qui sont victimes de campagnes de viol systématique (des hommes également de manière beaucoup plus marginale), et envers les enfants, filles ou garçons, enrôlés de force dans les milices. La dernière grande offensive a eu lieu à Goma en novembre 2008, depuis le(s) conflit(s) sont en sourdine.

 

Dans ce cadre idyllique, nous avons pour ambition, depuis la frontière burundaise, de rejoindre Goma, capitale du Nord Kivu, en passant par Bukavu, capitale du Sud Kivu, en une trentaine d’heures. Complication supplémentaire : nous n’avons pas les visas nécessaires et ne pouvons donc pas passer par la seule route empruntable, qui traverse le Rwanda. Ce dimanche matin donc, après une bonne heure à poireauter à la frontière (sans raison, juste que les choses prennent du temps dans ce coin du monde), nous arrivons dans la bourgade d’Uvira au Sud Kivu. Renseignements pris, il y a un minibus pour Bukavu qui contourne justement le Rwanda. Nous sommes déjà 6 passagers, il ne reste plus qu’à attendre les 12 autres. Le type croit nous rassurer en précisant que « on partira aujourd’hui » : pourquoi, en effet, devrions-nous nous en faire dans ce cas ? Si ce n’est qu’avant cette précision on n’avait pas de doutes sur le fait de partir le jour même et après si. Quelques heures plus tard, nous ne sommes plus que 5 passagers, et « on peut toujours partir demain matin ». Alors qu’il est déjà bien trop tard pour prendre la route étant donné qu’il ne faut pas rouler après la tombée de la nuit, une bonne douzaine de passagers providentiels débarquent et nous voilà partis.

On nous avait prévenu que la route était mauvaise, elle l’était. 5 heures à se faire péter les jointures de la main en s’accrochant au siège de devant à cause des rebonds, à respirer des kilos de poussière, à perdre toute sensation dans les jambes coincées entre 3 sacs et des barres métalliques et à partager sa transpiration avec les voisins. En compensation, un des plus beaux paysages du voyage. Nous avons parcouru des flancs de montagnes vertes et serpenté à pic au-dessus de vallées qui font penser aux origines du monde. Je soupçonne les FARDC (l’armée « régulière » qui rivalise d’exactions avec les milices qu’elle combat), le FDLR et les Interahamwe (Front de Libération du Rwanda qui regroupe les anciens génocidaires, et les milices affiliées), les bandes d’enfants-soldats drogués, le CNDP de Laurent Nkunda (Tutsi, bras armé officieux de Kagamé en RDC), les milices Mai-Mai, le PALIPEHUTU d’Agathon Rwasa (rappelez-vous, le chef rebelle évangéliste burundais), les mercenaires d’Ouganda, de ne pas profiter à leur juste valeur des superbes vues offertes sur cette route.

 

Bukavu

Nous avons fini par arriver dans une banlieue non-identifiée de Bukavu, bien après la tombée de la nuit. Le comité d’accueil qui s’est spontanément créé à notre descente du bus se voulait serviable et ne l’était pas du tout : une douzaine de Congolais bien intentionnés qui nous harcelaient de conseils contradictoires : « Vous ne pouvez pas rester là c’est trop dangereux », « Vous ne pouvez pas prendre de taxi c’est trop dangereux », « Arrêtez d’être aussi visibles ». Hum, donc on fait comment ? On arrête d’être blancs, on abandonne nos sacs et on creuse un tunnel ? Evidemment, munis de notre Lonely Planet, nous avions une bonne idée de l’organisation de la ville et quelques noms d’hôtels. Haha, c’te blague, non, il n’y a pas de Lonely pour le Sud Kivu, et on n’avait aucune idée de où on était et où aller. Vaguement un numéro de téléphone d’un Belgo-Congolais-autre rencontré en boîte à Buja mais de toute façon le réseau ne marchait pas. Et là intervention divine sous la forme de deux adorables mama congolaises d’un petit quintal chacune qui nous ont puis se sont entassé(e)s dans un taxi (où il y avait d’ailleurs déjà une autre mama qui attendait – les taxis prennent plusieurs clients ensemble) et nous ont amenés à un hôtel quelque part qui n’était pas du tout leur route. Merci mamas congolaises.

Nuit dans un hôtel miteux à la décoration d’un mauvais goût phénoménal (draps de satin rose fluo sales), tenu par un immense Congolais manifestement très orienté sexuellement vers les hommes qui s’appelait quelque chose comme Nicomède ou Archibal, et où nous avons croisé le député du coin, évidemment. Notre chambre sans eau et à l’électricité aléatoire nous a coûté 35 dollars : le rapport coût/qualité de vie dans les Kivu n’est pas favorable au « consommateur ». Les consommateurs y sont d’ailleurs fort peu nombreux, quelques poignées de Congolais qui dépensent des centaines de dollars en Moët et Chandon. Le lendemain nous avons rapidement traversé la ville et pu constater qu’elle s’étalait amplement sur des collines autour du lac Kivu (de nuit à part nos sacs à dos on n’avait pas vu grand chose), avant d’attraper un bateau pour Goma, qui se situe tout au nord du lac. Oui nous avons remonté en bateau le mythique lac Kivu et oui c’était très beau.


[1] Pour rappel, il y a deux Congo : la RDC, ex-Zaïre, dont la capitale est Kinshasa, se distingue de la République du Congo, dite Congo-Brazzaville.

A la fin de la première semaine de nos vacances, dûment munis de nos visas pour le Burundi, la RDC et notre retour an Rwanda, nous sommes partis en bus pour Bujumbura, à quelques heures de Kigali.

Dans le bus, comme dans à peu près tous les bus africains, la conversation prend rapidement entre passagers qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam. Rwandais et Burundais parlent respectivement Kinyarwanda et Kirundi, très similaires. Une grosse femme râle beaucoup, pour tout et n’importe quoi, l’ensemble du bus prend parti. Puis la conversation, qui nous est partiellement retransmise par notre voisin, porte sur le match éliminatoire de la CAN (la Coupe d’Afrique des Nations), entre Rwanda et Burundi, qui doit avoir lieu ce dimanche à Bujumbura. Le Rwanda s’est nettement imposé à l’aller. Entendant le nom d’Agathon Rwasa à la radio, principal chef rebelle burundais encore actif qui a pris le maquis il y a quelques mois et se cache vraisemblablement au Sud Kivu (RDC), j’interroge notre voisin. Ses milices ont lancé une attaque dans un parc national (enfin, parc national théorique) la veille, mais, nous dit notre interlocuteur, il n’y a pas à s’inquiéter, le Burundi est très sûr maintenant et tout cela se passe loin de Bujumbura, « à 60 km ». Ah. Bon. Certes le Burundi ça fait 200 bornes de long sur 200 bornes de large.

Nous sommes agréablement surpris par la facilité du trajet et la présence de vendeurs de fraises (!) pour trois fois rien sur le bas-côté, ça change des gros mandazi (beignets étouffe-chrétien). Le passage à la frontière se fait aisément, d’une manière générale cela surprend et plaît de voir passer des touristes, il faut dire que plus nous avançons dans notre voyage moins c’est fréquent. Le paysage change progressivement à partir de la frontière avec le Rwanda : les collines de verdoyantes deviennent plus jaunes et dégarnies, déforestation intense oblige. Le Burundi n’est pas en mesure de protéger ses ressources naturelles.

Un autre petit aparté historique approximatif et parcellaire

Comme le Rwanda, le Burundi est composé de Hutu et de Tutsi, qui se massacrent régulièrement depuis des décennies. Le pays accède à l’indépendance en 1962. De monarchie, le Burundi devient rapidement une République, sur fond de tentatives de coups d’Etat et de massacres ponctuels. Une première date à retenir, 1972, tentative de prise du pouvoir par un parti hutu qui enclenche en représailles un vaste massacre de Hutu, estimé à environ 200 000 morts (chiffre bien évidemment très débattu, de même que la qualification de ce massacre en génocide). De très nombreux réfugiés burundais dits « de 1972 » vivent encore en Tanzanie et dans les pays limitrophes. Pour faire dans le raccourci historique, climat de tension entre partis politiques, milices et autres groupes plus ou moins armés (plutôt plus) jusqu’en 1993, date à laquelle, pour la première fois, un président hutu, Melchior Ndadaye (un jour je m’autoriserai une digression sur les prénoms africains francophones) est élu…puis assassiné, ainsi qu’une partie de son gouvernement. C’est le début d’un nouveau massacre essentiellement contre les Tutsi, et, en réaction, contre les Hutu également. Une violente guerre civile entre différents groupes et partis politiques armés continue jusqu’en, grosso modo, 2005, quand le parti hutu de l’actuel président Pierre Nkurunziza remporte les élections et abandonne la lutte armée pour entrer pleinement dans les institutions gouvernementales. Nkurunziza a été réélu en juin 2010 alors que tous les partis d’opposition ont boycotté le scrutin. Le boycott d’élections c’est pratique, le vainqueur n’a même pas besoin de tricher, et les autres évitent une grosse claque électorale. Cinq jours avant l’élection présidentielle, Agathon Rwasa dont je parlais plus haut, chef du PALIPEHUTU-FNL (le Parti pour la Libération du Peuple Hutu et son bras armé les Forces Nationales de Libération), devenu entre temps un évangéliste illuminé complètement mégalomane, a paniqué tout le monde en disparaissant dans la nature, reprenant le maquis qu’il n’avait jamais vraiment quitté. Mais à part ça en ce moment ça va pas trop mal, entre les Commissions, les réformes et les stratégies nationales, le Burundi tente de laisser derrière lui des décennies de conflit. Et à mon très humble avis,  le fait de ne pas étouffer sous un discours unique faussement réconciliateur, comme c’est le cas au Rwanda, les réalités conflictuelles devrait, à long terme, permettre un vivre-ensemble durable.

Si quelqu’un ne l’avait pas encore compris, je n’y connais rien alors si vous êtes intéressés par la question, voire pire, spécialiste, voire pire, Burundais (Dany, pardon d’avance), corrigez pédagogiquement mes bourdes s’il-vous-plaît.

A Buja aujourd’hui

Nous avons parcouru dans l’après-midi les rues de Bujumbura, qui n’ont pas grand chose de plaisant. C’est une des deux capitales africaines, avec Kampala, où j’ai été confrontée aux scènes de misère les plus choquantes. Pays avec le 4e plus bas IDH[1], le Burundi est un des rares où cela est manifeste dans les rues. Il est très facile de ne pas voir la misère ou de la relativiser, à Dar es Salaam, à Abidjan, à Kigali ; pas ici. Beaucoup de mendiants et d’handicapés dans les rues, de tous âges. Un bébé difforme sur un carton à même le sol, sa jeune mère mendiant au milieu de la rue. Et quelques centaines de mètres plus loin un restaurant chic, cher et plein. La différence de niveau de vie entre riches Burundais et expatriés et le reste de la population est plus choquante qu’ailleurs.

Un ami burundais de Dar m’avait mise en contact avec sa troupe de potes à Buja. Nous avons croisé par hasard son frère Teddy (qui vous montrera 1000 fois mieux que moi ce qu’est le Burundi) dans un bar le vendredi soir ; il a immédiatement pris à coeur de nous faire découvrir la ville. Avant toute chose on est passés saluer l’adorable maman. Une maman qui s’adapte avec douceur et résignation à la vie de ses enfants, qui n’est pas forcément celle qu’elle avait imaginé pour eux, va à la messe plusieurs fois par semaine et nous donne sa bénédiction pour notre virée nocturne, « mais il faut être prudent ».

A écumer les bars de la ville, nous avons croisé ces fameux EAW (« expat aid workers », le nouveau vocable à la mode pour désigner les Blancs, dont je fais partie, inutile de se voiler la face, bossant dans le développement slash humanitaire), sympas et un chouïa à la dérive, des Burundais accueillants et généreux, des gros cons et des petits merdeux. Les enfants Total qui parlent aux serveurs sans les regarder, et les vieux Blancs dégueulasses qui sortent avec le plus grand naturel des « Y en a pas un à qui tu peux faire confiance, ils essayent tous de te niquer dans ce pays », une gentille EAW norvégienne qui nous a payé quelques verres, un jeune Letton du secteur privé seulement partiellement imprégné de la rhétorique ambiante, et beaucoup de Burundais qui font la navette entre la Belgique, le Burundi et le reste du monde. Nous avons suivi Teddy pour un parcours classique, mi-hype mi-populaire : Ubuntu puis bar reggae local puis Havanna/Balnéo puis Toxic le vendredi soir, plage trendy sur le lac Tanganyika où tout le monde soigne sa gueule de bois le samedi après-midi en oubliant de profiter du magnifique coucher de soleil, puis rebelotte Gymnase, concert animé bon enfant en plein air aux Terrains Tempête, retour à l’incontournable Havanna/Balnéo et Get up. Si vous vouliez savoir où sortir à Buja voilà qui est fait.

Le dimanche, pas très frais, nous avons repris la route direction la frontière avec la RDC. Et ce fut rude.


[1] L’IDH, Indice de Développement Humain et référence incontournable dans le monde du développement, est un agrégat de facteurs tels que le PIB/habitant, l’éducation, l’espérance de vie, créé par l’économiste Amartya Sen et le PNUD. Un classement est établi tous les ans pour tous les pays sauf quelques uns vraiment irrécupérables du genre Somalie. Le rang donné ici est celui de 2010.

Les choses sérieuses

27 juillet 2011

Il est temps que je m’attèle au côté politique burundaise pré-indépendance de ce blog. Voici donc le récit de mon périple dans trois pays de l’Afrique des Grands Lacs: Rwanda, Burundi, République Démocratique du Congo. Je vous préviens que je risque d’avoir un peu plus de mal à donner dans la gaudriole vu la matière brute.

Chapitre I –  Le Rwanda

Après un raté il y a quatre ans (qui n’a pas déjà entendu l’histoire de comment je n’ai pas visité le Rwanda il y a quatre ans ? J’arrive à l’aéroport de Kigali : vous n’avez pas les papiers nécessaires, l’avion pour rentrer vous attend ; quoi ? ; nous vous demandons de reprendre l’avion mademoiselle, vous ne pouvez pas entrer au Rwanda ; quoi ? ; en fait ce n’était pas une blague et j’ai effectivement repris l’avion), j’ai enfin pu me rendre au Rwanda en juin dernier.

Le Rwanda correspond parfaitement à l’idée qu’on peut se faire d’un pays qui a banni les sacs plastiques par souci de l’environnement, sauf que ce pays n’est pas scandinave mais africain. Quand, à Dar, on me demande de raconter et que j’explique qu’« il y a des trottoirs pavés le long de chaque route », tout le monde s’extasie. Certes d’un point de vue européen ça ne casse pas trois pattes à un canard, donc à vous je vais le dire : non seulement il y a des trottoirs mais il y a même des terre-pleins centraux plantés d’arbustes ! Ah là tout de même, n’est-ce pas ? Un des nombreux signes extérieurs de la course au développement dans laquelle le Rwanda est lancé avec le large soutien de la communauté internationale. « Et tous les moto-taxis ont un casque pour eux et un pour le passager ! Et les bus partent à l’heure ! ». Sans vouloir tomber dans le cliché, le Rwanda est propre, sûr et très organisé. Je me demande s’il n’y aurait pas aussi un rapport avec l’absence totale de corruption… Que l’argent public serait utilisé à des fins publiques et tout ça.

Kigali s’étale sur plusieurs collines, ce qui rend l’orientation difficile et les vues sur la ville absolument magnifiques.

De jour et de nuit, on s’est baladés en moto-taxis et à pied dans différents quartiers. Je vous passe les détails de resto (ils ont de la fondue savoyarde !) et le récit de nos péripéties administratives pour obtenir les visas burundais et congolais et l’autorisation de ré-entrer sur le territoire rwandais. Le peu de temps qu’il nous restait à Kigali on est pas mal sortis, avec des amis expatriés et leurs amis rwandais. Comme en Côte d’Ivoire et malgré les tensions politiques, le contact est très facile avec les Rwandais, non pas grâce à la langue puisque peu de Rwandais parlent français, mais parce qu’il y a une volonté de se rencontrer (bien plus rare en Tanzanie), et une ouverture certaine vers l’extérieur, au moins pour les classes moyenne et riche de Kigali.

En revanche, à mon grand dam, impossible d’aborder le sujet du génocide. Paradoxalement, le génocide est omniprésent et tabou. Il y a des commémorations permanentes, des banderoles aux frontons des lieux publics, de très nombreux mémorials à Kigali et dans tout le pays. Mais aucun Rwandais ne veut en parler, ni prononcer les termes de hutu et de tutsi. Le discours officiel est le seul possible et il ne laisse pas de place à la contradiction, ni à la discussion. Nous avons visité le musée du génocide à Kigali, très moderne dans sa présentation, bornes interactives et audioguides. Il explique relativement peu, met l’accent sur l’horreur des massacres et les responsabilités sur le pouvoir colonial, qui aurait inventé de toute pièce les catégories Hutu et Tutsi et attisé les rivalités, la communauté internationale qui n’a rien fait, et à mots couverts la France qui a soutenu l’armée hutu. (A ce sujet lire le XXI n°10, printemps 2010, que vous pouvez zieuter ici).

Sur ce, un petit aparté historique s’impose, qui n’engage personne et surtout pas moi.

Le Rwanda est une ancienne colonie belge (comme le Burundi et la RDC) composé grosso modo de 85% de Hutu, 15% de Tutsi et quelques Twa. Bien que ces dénominations soient désormais bannies, elles correspondent toutefois à une perception, encore aujourd’hui, de la population elle-même. Pour faire très schématisé, avant l’indépendance la minorité tutsi constituait l’élite du pays et possédait le pouvoir. Peu avant l’indépendance le pouvoir colonial belge a transféré des responsabilités aux Hutu, qui ont dirigé le pays à l’indépendance en 1962. La tension était vive entre les deux camps pendant plusieurs décennies, avec des massacres ponctuels contre un groupe ou l’autre, de même que dans le Burundi voisin qui connaît les mêmes divisions. A partir de 1990, début officiel de la guerre civile, il y eu plusieurs épisodes de conflit entre les « rebelles » tutsi, dont le leader était déjà Paul Kagamé et qui avaient leur base arrière en Ouganda (ce qui peut expliquer l’abandon du français aujourd’hui), et le gouvernement hutu. Les deux parties ont signé en avril 1994 les accords d’Arusha pour mettre un terme au conflit ; l’avion ramenant le Président hutu Habyarimana à Kigali a été abattu dans des circonstances non encore élucidées, peut-être par des extrémistes hutu rejetant les accords de paix. C’est là que le génocide contre les Tutsi, qui couvait depuis un moment, a débuté. Pendant 3 à 4 mois, environ 800 000 Tutsi et Hutu modérés ont été massacrés aussi bien par des soldats, des milices connues sous le nom d’Interahamwe que de simples citoyens, jusqu’à ce que le Rwandan Patriotic Front (FPR en français) de Kagamé envahisse le Rwanda et prenne le contrôle du pays. Un gouvernement de coalition a alors été mis en place avec à sa tête le Hutu Pasteur Bizimungu, puis en 2000 Paul Kagamé a été nommé pour lui succéder. Il a été élu Président en 2003 et réélu en 2010 au cours d’élections auxquelles seuls des opposants fictifs ont participé.

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Oui, le fameux « pays des mille collines » est magnifique.

Très vert, des collines cultivées en terrasse bordant de jolis lacs, le splendide Kivu (ci-dessus) à l’ouest, les hauteurs du parc national des Volcans au Nord. Fort tristement mon appareil photo est mort tôt au cours du voyage. Juste après qu’on admire un coucher de soleil à Kibuye.